18 janvier 2011 : en hiver, les plagiats se ramassent à la pelle

Deuxième affaire PPDA à lire, assis de préférence, dans l'Express . Mais les universitaires font aussi la Une, de Libération cette fois-ci, dans un entretien avec Jean-Noël Darde qui ouvre un dossier brûlant dans son blog.

La lutte pour une meilleure déontologie s'organise. Pour preuve, ce programme de séminaire à l'université Paris 2 Assas qui se poursuit depuis septembre 2010 et aboutira à un colloque en octobre 2011. L'étau se resserre et les plagiés ne seront peut-être plus objets de risée.

22 février 2011 : en Allemagne, le plagiat est chose sérieuse

Face aux accusations de plagiats concernant sa thèse, le ministre de la Défense allemand a été immédiatement convoqué par la Chancelière Angela Merkel et a dû renoncer, du moins temporairement, à son titre de docteur, en attendant que des analyses comparatives apportent des arguments fiables sur une question qui cette fois-ci prend une réelle dimension politique : comment, au plus haut niveau de l'Etat, pourrait-on fermer les yeux sur une tricherie qu'on sanctionne chez le plus obscur étudiant ? L'Express, une fois de plus, s'empare d'une affaire de plagiat, dans un article qui montre à quel point la réaction de l'université de Bayreuth, où la thèse a été soutenue, prend immédiatement acte de ces accusations pour demander des comptes au diplômé, tout ministre qu'il est... Un commentaire de Francis Segond sur le site Drôle d'En-Droit décrit avec humour l'histoire de ce baron haut perché, réputé pour sa suffisance, qui est désormais pour bon nombre d'Allemands le baron du copier-coller. Mais, présomption d'innocence oblige, attendons la décision du conseil de l'Université de Bayreuth dans une dizaine de jours maintenant.

En France, les réactions sont souvent plus longues à venir et s'entourent d'un halo de contradictions qui montre une réticence encore mal dominée à taire plutôt qu'à dire, dans des cas où le plagiat risque de perturber des repères hiérarchiques ou institutionnels. C'est bien ce qui ressort de ce troublant article publié par l'Association des Professionnels de l'Information et de la Documentation où des exemples récents et concrets confirment que les bibliothécaires et les documentalistes, qui sont chargé de mettre en ligne les thèses soutenues, se voient contraints de diffuser des plagiats, alors même qu'ils ont été reconnus comme tels et sanctionnés :

"Cet épisode comique montre qu'en l'état les bibliothécaires restent impuissants devant la diffusion involontaire par leurs soins de thèses plagiats, si des membres du corps enseignant des universités ne prennent pas eux-mêmes plus au sérieux ce phénomène. Citons, parmi d'autres, deux situations où bibliothécaires et documentalistes devraient disposer d'une autonomie de décision pour éviter de participer à la diffusion de thèses contrefaisantes." Jean-Noël Darde, qui enquête avec minutie sur la plagiat à l'université, détaille ces cas révélateurs dans son blog Archéologie du copier-coller. Il "s'intéresse autant aux cas concrets de plagiats qu'aux réactions institutionnelles à ce fléau."

 

27 février 2011 : la cour de cassation tranche en faveur de la recherche universitaire

Après plus de trois ans d'un procès pour diffamation intenté par M. Edelman à mon encontre, l'arrêt du 23 février 2011 de la cour de cassation a tranché en ma faveur et a reconnu que la publication de mon ouvrage, Plagiats, les coulisses de l'écriture, est bien rattachée à mon service d'enseignant-chercheur à l'université et que par conséquent le tribunal judiciaire n'est pas compétent pour juger du caractère diffamatoire ou non de son écrit : « Qu'en statuant ainsi, alors que, quel qu'en soit le support, la publication d'un ouvrage, qui est le résultat de recherches universitaires, entre dans la mission du service public de l'enseignement supérieur et relève des fonctions des enseignants-chercheurs qui s'exercent dans le domaine de la diffusion des connaissances, la cour d'appel a excédé ses pouvoirs et violé les textes susvisés ». La mission de diffusion des résultats des travaux de recherche par les enseignants-chercheurs est ainsi reconnue par la haute juridiction judiciaire. Vous verrez les enjeux de cette affaire en vous reportant à l'"Histoire d'un procès pour diffamation". Vous pouvez aussi lire l'arrêt dans son intégralité et les cinq pages et six tableaux comparatifs qui ont été menacés d'être supprimés de mon ouvrage.

28 mars 2011: la dernière séance
Gilles J. GUGLIELMI et Geneviève KOUBI, Professeurs de droit public, organisent un séminaire depuis octobre 2010 sur « Le plagiat de la recherche » :
"Conscients de la gravité et de la recrudescence des plagiats dans le domaine de la recherche scientifique, frappés par la diversité - pour ne pas dire plus - des réponses actuelles, plusieurs chercheurs en sciences humaines, spécialisés et expérimentés qui ont déjà attiré l'attention sur cette question, Geneviève Koubi et Gilles Guglielmi organisent dans le cadre du CERSA de l'université Paris-II, un séminaire de recherches interdisciplinaires réunissant Michelle Bergadaà (Genève; site Fraude et déontologie des acteurs universitaires), Jean-Noël Darde (Paris 8; site Archéologie du copier-coller) et Hélène Maurel-Indart (Tours; site leplagiat.net), dont les recherches portent sur ce thème. Son but est de préciser les éléments de définition du plagiat scientifique ou plagiat des travaux de recherche, d'approfondir les moyens de le caractériser et enfin de construire les principes d'une réponse consensuelle qui pourrait y être donnée en fonction des priorités des acteurs impliqués : plagiés, institutions académiques, éditeurs, communauté scientifique."

Ce séminaire est ouvert à tous les chercheurs souhaitant s'y informer, y témoigner ou s'y consacrer.
La dernière séance aura lieu le jeudi 31 mars 2011, de 10 h à 13 h, 10, rue Thénard, 75005 PARIS - 4ème étage, Salle de Réunion
Thème de la séance :
Les modes alternatifs de règlement des différends relatifs au plagiat de la recherche.
Participants sollicités :
Auteurs des sites spécialisés dans le plagiat de la recherche, éditeurs, membres de commissions de déontologie, directeur de revues ou de collection, avocats, tiers de référence, amiables compositeurs, médiateurs, magistrats.

28 mars 2011 : le nouveau Du plagiat arrive en Folio Essais !

Dès le 14 avril, les lecteurs pourront de nouveau se procurer Du plagiat qui était épuisé depuis un certain temps. Remercions Eric Vigne, directeur des Essais chez Gallimard, d'avoir eu la bonne idée, en ces temps de plagiats tous azimuts, de rééditer cet essai de référence dans une collection de grande diffusion. En réalité, il s'agit bien plus que d'une réédition : tout le texte a été actualisé, avec l'apparition des affaires qui ont parsemé, dans le scandale ou dans l'ombre, ces dix dernières années.

Quatre chapitres ont été ajoutés : «Périphéries du plagiat» analyse la frontière subtile avec d'autres modes de réécriture comme le pastiche, la parodie, la suite ou le faux ; «Jusqu'où peut-on copier la réalité ?» apporte un nouvel éclairage sur le rapport entre le réel et la fiction, dans la mesure où la question nous a souvent été posée, comme le pendant de «Peut-on copier les livres d'autrui ?». «Les maîtres dépossédés» fait le point sur de grands auteurs, comme Louise Labé, Shakespeare, Molière, Jarry et Bakhtine, dont l'œuvre pose des problèmes d'attribution tels, qu'on en vient à douter de leur légitimité littéraire. Enfin, un chapitre inédit ouvre des pistes de recherche prometteuses sur « le génome de l'écriture ».

10 mai 2011 : un peu de presse...

La publication en Folio essais de Du plagiat a déjà suscité quelques commentaires dans l'actualité littéraire dans Livres Hebdo, l'Express et l'Est Républicain : Hervé Hugueny et Ronan Chastelier rappellent à juste titre que si le phénomène du plagiat est aujourd'hui d'actualité, il relève d'une pratique ancestrale qui mérite une analyse plus globale et approfondie. Par ailleurs, un site internet tout récent et courageusement dédié à la littérature présente un entretien où j'explique les grandes lignes de la thématique sur la réécriture, l'emprunt, et la notion d'originalité.

Des nouvelles aussi du côté de l'arrêt de la cour de cassation du 23 février 2011 qui a mis fin au litige que Bernard Edelman avait initié en m'assignant en justice pour diffamation. Emmanuel Pierrat, dans son blog de Livres hebdo se réjouit de cet arrêt dans un article intitulé "L'universitaire et l'avocat". Les publications des chercheurs, qu'elles soient diffusées dans le secteur de l'édition publique ou privée, relèvent bien de leur mission de service public de recherche : "Rappelons que la loi de 1984 sur l'enseignement supérieur fait, sinon obligation, du moins encourage fortement les enseignants chercheurs à « diffuser » leurs connaissances. Or, une partie non négligeable de cette diffusion passe par le canal de l'édition privée. "

Et, heureusement, la liberté d'expression des enseignants-chercheurs ne s'arrête pas à la nature du support de leur publication ; sinon, il faudrait imaginer que seuls les éditeurs publics garantiraient la liberté d'expression dans la recherche ! Ce serait la limiter gravement et mettre à mal l'indépendance de la recherche qui est un gage de son objectivité et de sa neutralité par rapport à toute forme de pouvoir ou de pression. Grâce à l'arrêt de la juridiction suprême, nous avons échappé à une dangereuse limitation de la diffusion des connaissances.

 

22 mai 2011 : le plagiat vu par France Culture et par la revue Texto !

Pendant cette semaine de réflexion sur Heidegger, les "Nouveaux chemins de la connaissance" ont consacré leur journal du mardi 27 mai à la présentation de Du plagiat en Folio. Pour lancer la réflexion, Adèle van Reeth pose une première question sous forme de paradoxe et elle nous invite à jouer avec les notions d 'originalité et de plagiat : "Quelle est la différence entre la source d'inspiration qui a été digérée et qui se diffuse tout au long d'une oeuvre mais sans produire rien de nouveau et celle que l'on copie colle sans scrupule mais qui donne lieu à une invention et à une création inédite et géniale ? Du plagiat de la pensée ou de la pensée du plagiat, aujourd'hui vous allez entendre ce que vous savez déjà et pourtant apprendre du nouveau." Vous pouvez retrouver ce moment radiophonique en podcast à partir de la 50e minute de l'émission de Raphaël Enthoven.

Il faut aussi signaler que le colloque de décembre 2009 organisé à l'Université de Tours sur l'automatisation de l'analyse textuelle vient de faire l'objet d'une publication dans la revue électronique Texto ! Vous pouvez donc consulter directement sur le site internet de Texto ! les deux numéros consacrés à cette étude dont voici le résumé :

Le style est-il modélisable en vue de sa reconnaissance automatisée ? À partir d'une définition textuelle du style et d'une ébauche d'un référentiel stylistique, élaborée par l'étude d'un extrait de La Princesse de Clèves, littéraires, linguistes et informaticiens tentent de fournir des éléments de réponse à ce questionnement d'actualité. Les solutions d'automatisation proposées interrogent les ressources textométriques, éventuellement associées à d'autres ressources de traitement des données, tout en questionnant la pertinence des niveaux et des unités d'analyse de la textualité. La réflexion se situe essentiellement dans le champ de la linguistique de corpus et adopte une méthodologie contrastive qui vise à évaluer la distance stylistique dans l'intertextualité afin de formuler des jugements d'identité ou d'altérité stylistique. Le présent recueil contient des textes de Michel Bernard, Etienne Brunet, Frédéric Calas, Nathalie Garric, Pascal Marchand, Hélène Maurel-Indart, Bénédicte Pincemin, François Rastier et Max Reinert.

 

Philippe Cabestan et Hélène Maurel-Indart

6 juin 2011 : une sculpture et un montage photographique pour illustrer le thème du plagiat

Comment l'art voit le plagiat : dédoublement, démultiplication, exhibition, censure. L'installation de Giulio Paolini exposée au Musée des Beaux-Arts de Nantes s'intitule "Mimesi" ; elle illustre de manière originale le propos sur le plagiat (Gallimard, Folio, 2011) en évoquant à la fois le double, mais aussi la mutilation, l'impuissance... encore que les organes reproducteurs soient parfaitement préservés ! A partir de la sculpture, le montage photographique proposé par Télérama dans sa rubrique "Rayon poche" crée une nouvelle oeuvre d'art sur le même thème, en jouant à son tour sur la répétition et la prolifération à l'infini. Du coup, se demande-t-on, la répétition est-elle réduite à la redite stérile ou la réinvention originale ? A méditer... sans oublier d'écouter les deux minutes de commentaire de Christine Ferniot sur Du plagiat !

14 juin 2011 : renforcer la crédibilité de l'institution universitaire en matière de qualité des diplômes

Trouver et mettre en place les moyens pédagogiques et juridiques de garantir à l'institution universitaire la qualité de ses diplômes, et en particulier du doctorat : tel est l'objectif de plusieurs universitaires de moins en moins isolés, convaincus de pouvoir lutter contre toutes les formes de compromission possible concernant la pratique du plagiat, encore plus inadmissible quand il s'agit du domaine de la recherche, dont on attend rigueur et transparence.

Le colloque organisé à l'Université Paris 2 Assas par Gilles Guglielmi et Geneviève Koubi, tous deux professeurs de droit public, va être à ce titre novateur et marquera une étape décisive contre le non-dit, la censure et, pire, l'autocensure imposée, implicitement ou non, aux victimes de plagiat dans le domaine de la recherche universitaire. Le 20 et 21 octobre prochains, à Paris, les différents intervenants adopteront une démarche interdisciplinaire pour affirmer une volonté de ne plus considérer cette fraude comme un mal nécessaire. La communauté scientifique doit pouvoir enfin prouver qu'en matière de plagiat la preuve par la démonstration est possible et les compromissions nuisibles au progrès de la recherche : "Les conséquences des plagiats dans les rapports sociaux et politiques rendent
nécessaire une intellection de leurs contours en toutes disciplines. Le colloque a pour objectif de présenter quelques pistes afin de préciser les éléments de définition du plagiat scientifique ou du plagiat des travaux de recherche, d'approfondir les moyens de le caractériser et, enfin, de construire les principes d'une réponse consensuelle qui pourrait y être donnée, en associant les acteurs impliqués : plagiés, institutions académiques, éditeurs, communauté scientifique." Nous vous préciserons bientôt le lieu de ce prestigieux colloque ouvert à tous.

22 juin 2011 : ma conviction

Une déontologie s'impose dans le domaine de la création littéraire aussi bien que dans celui de la recherche universitaire, plus encore marquée par la nécessité de jouer la transparence des sources. Tout travail d'écriture, en effet, s'ancre nécessairement dans les œuvres des prédécesseurs. Peut-on imaginer qu'une biographie de personnage célèbre ou qu'un essai historique fasse l'impasse sur les découvertes et les analyses antérieures ? Ce serait priver le lecteur de tout l'apport des recherches précédentes et revenir indéfiniment à une sorte de table rase, à une ignorance des différentes strates de l'édifice humain des connaissances. La créativité et l'innovation attendues du chercheur, autant que de l'écrivain, prospèrent sur des terres fertiles, déjà ensemencées.

Il est donc de l'intérêt de la communauté universitaire, et même de la société civile, de mettre en valeur le patrimoine scientifique et littéraire en précisant les sources et la nature des emprunts. La dynamique collective où chacun sait rendre hommage à l'autre favorise le partage des connaissances et la reconnaissance de la contribution individuelle. La dimension personnelle d'un ouvrage s'évalue en effet à la capacité d'assimiler dans les œuvres du passé ce qui permet d'élaborer dans les œuvres à venir de nouvelles créations. A partir d'un matériau déjà disponible, l'auteur procède à des analyses inédites, qui répondent à une démarche et à une vision personnelles susceptibles d'éclairer sous un jour différent les données antérieures. A ceux qui qualifient de flicage ce qui relève d'un simple appel au respect d'une déontologie en matière de recherche et de création.

Vendredi 8 juillet 2011 : le plagiat ausculté par "Micro fictions"

On peut retrouver en podcast sur France Inter l'émission "Micro fictions" qu'Ali Rebeihi a consacrée hier au plagiat : un montage étonnant de déclarations anti plagiat de Patrick Poivre d'Arvor et des extraits d'aveu de Thierry Ardisson... On y croit à peine et on rit bien des retournements de situations que l'on connaît aujourd'hui. Jérôme Dupuis revient aussi sur son enquête révélée dans l'Express en janvier dernier concernant la biographie d'Hemingway. Un tour d'horizon des grandes questions liées à la création littéraire et aux pratiques éditoriales permet de retrouver un sujet inépuisable, le plagiat... sous toutes ses coutures : histoire, droit, traficage littéraire, influence, originalité !

24 août 2011 : "Au delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable"

Ce titre d'un roman de Romain Gary - citer ses sources...- traduit parfaitement le verdict tombé hier sur le site d'observatoire des medias Acrimed : Ticket d'entrée, dernier roman publié chez Grasset par le directeur du Magazine littéraire Joseph Macé-Scaron aurait dépassé les limites acceptables de l'influence, de la citation et du recopiage de bon aloi. Il se serait un peu trop inspiré d'un livre de l'américain Bill Bryson, American rigolos - chroniques d'un grand pays, traduit en France en 2001 chez Payot et Rivages.

Acrimed déclenche une affaire inquiétante pour le monde des lettres dont le magazine fétiche se trouve ainsi pris dans une zone de turbulence, alors même qu'il apparaît depuis des décennies comme un outil quasiment incontesté de légitimisation littéraire. Le site internet Acrimed cite tout bonnement les passages en cause qui recouvrent environ deux pages de copier coller affecté de quelques variantes de surfase : Bob au lieu de Bill, par exemple. De fait, Joseph Macé-Scaron n'a procédé à aucun démarquage élaboré pour masquer habilement un présumé plagiat.

Serait-on dans le même cas de figure que lorsque Michel Houellebecq fut accusé il y a quelques mois d'avoir recopié une page de Wikipedia, une autre du Ministère de l'intérieur et encore une autre d'un dictionnaire (voir ci-dessous notre actualité du 7 septembre 2010) ? Blessé, l'écrivain s'était abrité derrière les arguments de l'intertextualité et du collage. Aujourd'hui, la défense est du même ordre : "La littérature ne s'écrit pas ex-nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l'ont toujours fait. L'intertextualité, c'est un classique de la littérature, même si je n'ai pas la prétention de me mettre à la hauteur des grands auteurs. Il y a par exemple chez Montaigne 400 passages empruntés à Plutarque...", relève-t-il. "Avant, en littérature, quand il y avait un clin d'oeil, on applaudissait, aujourd'hui on tombe à bras raccourcis sur l'auteur (...). Et les emprunts, cela devient un crime, un blasphème", ajoute-t-il.

Mais au fait, qu'est-ce que l'intertextualité ? Reportons-nous aux sources même de la critique littéraire qui a élaboré ce concept : Gérard Genette, dans le sillage de Julia Kristeva, en donne une définition claire dans son essai Palimpsestes : c'est la "présence d'un texte dans un autre". Autant dire que l'intertextualité recouvre toutes les formes d'influences, d'emprunts et de recopiages possibles ! Genette y met la citation, mais aussi le plagiat... sans compter l'allusion, la référence, l'hommage, le clin d'oeil...

A chaque fois, il faut donc distinguer entre toutes ces formes d'emprunts plus ou serviles, plus ou moins créatifs, avec des critères précis dont voici les plus basiques : quelle est l'étendue de l'emprunt ? car même la citation doit s'en tenir à un nombre de lignes limité, en sorte que la lecture de l'oeuvre citée ne devienne pas inutile aux yeux du lecteur. La citation, au lieu de dispenser le lecteur de se reporter à l'oeuvre d'origine devrait même l'inciter à s'y reporter... Autre critère : quel est le degré de transformation de l'oeuvre d'origine ? S'agit-il d'un recopiage sans référence à l'oeuvre source ? Et s'il y a modifications, ne servent-elles qu'à masquer le plagiat ou apportent-elles une réelle plus value à l'oeuvre nouvelle ? L'emprunt est-il signalé ? Mais un emprunt non signalé n'est pas toujours répréhensible : l'hommage ou le clin d'oeil se jouent de la complicité d'un lecteur érudit qui se plaît à retrouver les traces de ses propres lectures...

Georges Perec a su jouer merveilleusement de la réécriture créative en parsemant La vie mode d'emploi de citations clandestines, soigneusement répertoriées dans une annexe du roman, avec quelque esprit facétieux tout de même... Il s'agissait alors d'une véritable esthétique du collage, un vertigineux jeu de miroirs où la grande bibliothèque valsait sous le regard ingénieux de Perec... Le tout est finalement de savoir, dans l'affaire qui nous préoccupe aujourd'hui : d'un point de vue littéraire, à quoi bon ces deux pages de Bryson dans le roman de Joseph Macé-Scaron ?

 

6 septembre 2011 : l'extrait de la semaine "le portrait du plagiaire"

A la page 354 de Du plagiat en Folio, au chapitre intitulé "l'originalité, entre rupture et continuité", voici un passage consacré à la personnalité du plagiaire, par opposition à celle de l'authentique écrivain :

"L'écrivain est un plagiaire qui a su dominer par sa personnalité, par sa vision personnelle du monde, un territoire étranger, pillé, reconstruit et fondu dans son univers propre. Il subsiste, au contraire, chez le plagiaire, écrivain manqué, une fascination trop forte, écrasante, pour sa victime. Il a su puiser, mais reste incapable de transformer, ou plutôt de sublimer son larcin. Lui fait défaut ce double mouvement, propre à l'acte de création et que décrit encore Julia Kristeva : « Toute séquence est doublement orientée : vers l'acte de la réminiscence (évocation d'une autre écriture) et vers l'acte de sommation (la transformation de cette écriture). »

Le plagiaire suit un itinéraire rectiligne qui le conduit directement de l'autre à lui-même, tandis qu'il oublie, par faiblesse, de se souvenir de son point d'origine et de se retourner, pour mesurer le chemin parcouru. Il demeure figé dans une antériorité qu'il prend pour son propre présent. Il vit dans l'illusion d'avoir accompli ce que l'autre a fait et prétend imposer à la société cette image illusoire de lui-même. L'itinéraire de l'écrivain suit, au contraire, une ligne courbe, revenant indéfiniment sur lui-même. Indéfiniment, même s'il faut une date d'impression ou d'édition pour interrompre, de manière arbitraire et peut-être provisoire, le mouvement du texte, qui est « cet anneau de Möbius où la face interne et la face externe, face signifiante et signifiée, face d'écriture et face de lecture, tournent et s'échangent sans trêve, où l'écriture ne cesse de se lire, où la lecture ne cesse de s'écrire et de s'inscrire » . Belle et juste image de « cet étrange circuit réversible », où le plagiaire ne voit que répétition...

Le plagiaire vit dans une sorte de passivité ou d'idolâtrie par lesquelles la lecture tend à se substituer à sa capacité créatrice."

A suivre...

 

25 septembre 2011 : des forces convergentes

La prise de conscience est de plus en plus vive dans l'opinion publique en matière de déontologie éditoriale, universitaire, mais aussi journalistique.

Pour preuve, deux dossiers cette semaine consacrés aux différentes formes de manifestation du plagiat dans notre société : le Télérama n° 3219 décide de dénoncer la langue de bois aussi bien dans son dossier qui fait la Une du n° imprimé que dans son article en ligne . Dans Le Monde du vendredi 22 septembre, Béatrice Gurrey insiste sur toutes les formes de complaisance dont bénéficient les plagiaires en France, contrairement à ce qui se passe actuellement en Allemagne. Plusieurs témoignages de juriste, d'écrivain et de chercheur insisitent sur cette déplorable particularité française.

Quant au site Fabula, il met en ligne un compte rendu sur Du plagiat (Folio Gallimard) : Charles Coustille a pris tout le temps nécessaire de la lecture du livre et de la rédaction, pour procéder à une analyse très pertinente et précise de mon travail. J'y retrouve tout l'objet et le soin de mon combat pour éclairer les zones d'ombre de la création littéraire... Je me sens comprise !

Dans le domaine du plagiat à l'université, signalons deux actions majeures :

Le grand colloque sur le plagiat dans la recherche universitaire aura lieu les 20 et 21 octobre prochains à l'Université Panthéon Assas 2. Inscrivez-vous dès maintenant pour y assister en vous reportant au site internet qui indique le programme précis.

Quant au site archéologie du copier-coller, il nous livre une nouvelle moisson de thèses plagiaires. Les analyses sont imparables et devraient jouer un rôle fortement dissuasif. Thèse annulée par une section disciplinaire de l'université de Lille, plagiaire condamné le 10 mai dernier par le TGI de Lille... de quoi convaincre les étudiants, journalistes et écrivains de reprendre leur plume et surtout de la tremper dans leur propre encrier !


11 octobre 2011 : des nouvelles du CNU

La 71e section du conseil national des Universités est sur la scellette : sur le site archéologie du copier-coller, toujours à la pointe des investigations sur le plagiat à l'université, on se met à douter. Et si la toléance au plagiat menaçait l'instance nationale qui se prononce sur les mesures relatives à la qualification, au recrutement et à la carrière des enseignants-chercheurs ?

Pendant ce temps, en Suisse, comme en Allemagne il y a peu, on ne badine pas avec le plagiat : un professeur d'économie a dû démissionner de son poste de vice-recteur de l'Université de Fribourg suite à un enquête concernant ses publications.

1er novembre 2011 : l'extrait de la semaine 44 !

Le plagiat, c'est quôa ? demandez-vous... Voyons donc ce passage de la conclusion de Du plagiat (Folio Essais, Gallimard, p. 389-390).

"Je m'interroge quelquefois sur ma prédilection pour la question du plagiat. Sans doute fallait-il déjouer, de manière plus ou moins consciente, une peur tout autant qu'une fascination, fascination pour un autre, un auteur, auquel on tend à s'identifier… Quoi qu'il en soit, le souvenir de la nouvelle de Balzac intitulée « Le Chef-d'œuvre inconnu » y est sans doute pour quelque chose : une quête d'absolu qui tourne au barbouillage infâme… Le peintre balzacien avait pourtant atteint sur sa toile la beauté artistique. Un terrible sentiment d'insatisfaction la lui fit détruire. C'est qu'il pensait n'avoir réussi qu'une sorte de compromis entre son idéal et les moyens de sa réalisation : couleurs inscrites sur la palette, techniques bien assimilées du dessin et de la peinture… Ce qui le hantait, c'était l'achèvement d'une œuvre qui puisât en elle-même et en elle seule les moyens de son existence : l'œuvre absolue, qui fait fi de toute référence à une quelconque extériorité, à une quelconque antériorité, pour être vraiment elle-même à soi seule. Rêve proprement inhumain, qui relève d'une hybris condamnable. Tel Icare, l'artiste aspire à ne plus toucher terre - ni référence aucune, ni dette quelconque -, et il trouve là le terme d'une ambition démesurée.

Le plagiat est à l'opposé de l'originalité absolue, mais il naît du même rêve. Le plagiaire aspire aussi au chef-d'œuvre. Mais il est si vide de lui-même qu'il lui suffit, croit-il, de se faire autre, coupant toute amarre avec son intériorité ; refusant toute référence à lui-même, si ce n'est que mystificatrice, il risque, lui aussi, de se perdre.

Quelle est donc la juste mesure entre le vide et l'absolu ? Comment conquérir une originalité capable de soumettre à elle les conditions de sa réalisation et douée, en définitive, de sublimation ? Pure question esthétique, le plagiat est progressivement devenu une affaire d'intérêts financiers. L'arsenal juridique et les enjeux commerciaux dominent aujourd'hui le champ littéraire. La circulation des textes s'est accélérée avec les progrès des techniques de reproduction. L'accès aux livres est beaucoup plus aisé aujourd'hui et, parallèlement, s'est développé un système de protection qui ne fait lui-même que refléter le renforcement de l'individu en tant que statut. Tel est le paradoxe : l'auteur, désormais érigé en forteresse, n'a jamais subi autant de tentations plagiaires."


Pour retrouver l'actualité de l'année 2010...

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11 décembre 2011 : toujours du nouveau sous le soleil

Jules et Edmond de Goncourt dans leur Journal (Mémoires de la vie littéraire, vol. II, 1866-1886, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1956, p. 1077), sont d'ardents défenseurs de la création littéraire, convaincus que rien, ni les oeuvres passées, ni les prédécesseurs de génie, ne peuvent compromettre la possibilité de nouvelles créations originales :

"On déclare péremptoirement que tout en littérature a déjà été fait par un autre, que rien n'est neuf, qu'il n'y a pas de trouveurs. Ils ne veulent pas, ces bons journalistes - et cela avec une colère presque enfantine -, ils ne veulent pas de génies et d'esprits originaux. Ils sont tous prêts à déclarer que la COMEDIE de Balzac est un plagiat de l'ODYSSEE, et que tous les mots de Chamfort ont dû être dits par Adam dans le paradis terrestre."


24 décembre 2011 : bientôt l'heure des bilans

Les fins d'année incitent aux bilans et l'actualité sur le plagiat mérite un arrêt sur image pour ce cru 2011 qui marque un tournant : la médiatisation de plusieurs affaires retentissantes révèle une plus grande sensibilité aux questions de déontologie. Trop, c'est trop, et les journalistes se sont désormais emparés du sujet, plus armés pour comparer les textes et parfaitement conscients que le phénomène n'est pas une simple affaire d'amour propre blessé. Que veut -on offrir aux lecteurs ? du recyclage passif et commercialement rentable ou du bel ouvrage mûri au gré de l'imagination et de la créativité ?

Marion Cocquet dresse un tableau des remous en eaux troubles pour 2011 dans Le Point.fr et Frédéric Valandré, dans Enquête et débat.fr, lit à son tour Du plagiat, tout en apportant sa contribution à la collection des larcins remarquables.

30 janvier 2012 : "une génération de copieurs" d'après France 2

Petit extrait du dossier du JT de France 2 le 30 janvier 2012 sur le thème du plagiat dans le cursus scolaire et universitaire : voici le lien...
L'ensemble du dossier montre à quel point certains étudiants, même en master enseignement (!), n'hésitent pas à recourir au plagiat pour remédier à la pression qu'ils ressentent pendant leurs études... On peut au moins espérer que ces futurs enseignants ne feront pas pression sur leurs élèves, afin de former des individus un peu moins copieurs colleurs...