Chapitre 4 : "Le plagiaire, personnage de roman"
dans Du Plagiat (PUF, 1999)
d'Hélène Maurel-Indart

 

Chapitre IV
Le plagiaire : un personnage de roman
Sujet tabou, objet de superstition aussi, le plagiat comme thème littéraire bénéficie aujourd'hui d'un regain d'intérêt. Le magazine Elle, par exemple, a choisi, pour cet été 98, d'appâter son lectorat « plagiste » avec une nouvelle de Daniel Picouly intitulée Plagiat : à Alger -« 40 degrés au compteur »...-, une petite bourgeoise de 12-13 ans somme son petit séducteur de lui écrire un poème d'amour. Où trouver son inspiration, quand on n'a lu ni Anna Karénine, ni La Duchesse de Langeais ? En plus, le dictionnaire de rimes, « c'est de la triche. ça fait antisèche. A la place, j'ai posé mon livre sur l'Algérie (...). En mélangeant le titre et en changeant quelques mots, ça devrait aller. ». Mais comment feindre un tel talent, quand on fait autant de fautes d'orthographe ? Le gamin est finalement démasqué, pris en flagrant délit de vil vol. Triste fin d'un premier amour...
Le thème du plagiat offre de multiples ressources à l'imagination de l'écrivain : de la ruse innocente au scandale, de l'énigme au règlement de compte, du canular à la crise d'identité, le thème du double volé comporte un bon nombre des ingrédients chers aux romanciers. Quelques récits, tissés dans le fil thématique du plagiat, ont retenu notre attention. En dépit de leur inégal mérite littéraire, chacun d'entre eux contribue à mieux comprendre les enjeux intellectuels et psychologiques de cette pratique textuelle. Plus qu'un motif littéraire, le plagiat est une opportunité idéale pour le romancier d'exprimer ses angoisses, ses hantises et ses hontes, de façon détournée.


1 - Qui vole une oeuvre vole une vie : parole de plagié
Mon oeuvre est ma vie : fort de cette conviction, l'écrivain plagié voit dans le vol de son oeuvre le vol de sa propre vie, c'est-à-dire un crime. Dans Le Dernier plagiat, Pronzini et Malzberg ont imaginé qu'un écrivain à succès ne doive sa réussite qu'à ses plagiats. Or, un jour, un auteur méconnu, Lawrence Spohr, décide de se venger, après s'être assuré que le dernier roman de Zuckermann, Règlement de comptes, est bien un plagiat de son recueil d'Histoires policières mystérieuses :

Vous vous êtes contenté de maquiller un peu l'histoire et de changer le nom des personnages. Mais le récit reste ma propriété. (...) Vous êtes intelligent. Vous ne recopiez pas mot à mot. Vous transformez le texte juste assez pour jeter le doute. Tous les avocats que j'ai consultés depuis dix ans m'ont dit que je n'avais aucune chance de gagner un procès contre vous.

Anéanti par l'échec et l'humiliation, Spohr décide de tuer son plagiaire. ôter la vie à qui a pris l'oeuvre : fantasme de bien des plagiés !
Mais le plagié fait figure d'éternelle victime face à la ruse du plagiaire. L'habile Zuckermann sait apitoyer : « Ne me tuez pas ! Laissez-moi écrire une confession. Tout le monde saura que je ne dois mon succès qu'à vous. » En un clin d'oeil, le revolver passe du plagié attendri au plagiaire, à qui il suffit d'appliquer à la lettre le scénario que sa victime avait imaginé pour sa vengeance : « Il ne me reste qu'à transformer un peu le scénario, intervertir les noms des protagonistes. » C'est ce qu'il a toujours fait d'ailleurs... Plagiat d'oeuvre, plagiat de vie. C'est ce qu'on appelle le « dernier plagiat ». Ainsi, même sa vengeance lui est volée par son plagiaire. Du délit au crime, l'itinéraire semble tout tracé, quand le délit est un plagiat. Comme quoi, ce genre de blessure, le vol d'oeuvre, est mortel. L'oeuvre, en effet, n'est pas un banal objet de propriété : l'absence d'extranéité de l'oeuvre par rapport à son auteur en fait un bien difficilement défendable et rend son propriétaire terriblement vulnérable.
Le roman de Jean-Marie Poupart n'appartient pas explicitement, comme la nouvelle précédente, au genre policier. Mais il s'y apparente : le personnage principal, Thomas Charbonneau, écrivain, s'est fait plagié son dernier roman par son nouveau directeur-adjoint, Vincent Mauger :

Mauger a l'impudence de publier un texte pour les jeunes qui est le piratage intégral d'un manuscrit dont je suis l'auteur, un manuscrit qu'il s'était fait un plaisir, six mois auparavant, de rejeter du revers de la main.

L'ouvrage a même remporté le prix des libraires. Quoi qu'il en soit, Thomas serait bien incapable de rien prouver : de rage, il s'est débarrassé de son manuscrit après le refus de publication. En fin de compte, les deux individus ont des mots, assez violents. Et le soir, quand Thomas descend chercher sa voiture au parking, il arrive au moment où Mauger est tué d'un coup de feu par son ex-épouse, Geneviève Sabourin. Par malchance, il venait de récupérer d'un ami son fusil qu'il lui avait donné à réparer. Comment empêchera-t-on de penser que le plagié n'est pas le vrai coupable ? Mobile : la vengeance. Vol d'oeuvre égale vol de vie.
C'est même, pendant un court instant le sentiment de l'intéressé qui ne peut s'empêcher de s'identifier au meurtrier ; dès qu'il aperçoit Mauger, à vint mètres de lui dans le parking,

il fantasme sur une séquence dont il serait la vedette, séquence au cours de laquelle il ferait glisser la fermeture éclair de la gaine de nylon pour en extirper le fusil et mettre en joue ce salaud de Mauger. (...)Un coup de feu troue la touffeur du parking (...). L'espace de trois secondes qui durent l'éternité, il se demande, médusé, si la décharge qui a culbuté Mauger n'a pas été tirée accidentellement par son fusil.

Le doute se dissipe dès qu'il se voit lui-même menacé par le tireur. La scène du meurtre se trouve ainsi habilement doublée : deux identités se confondent dans un même désir de vengeance, celui de l'ex-épouse trahie et celui de l'écrivain plagié. Thomas sera finalement lavé de tout soupçon et le véritable meurtrier identifié.
Le plagiat, sujet passionnel, offre une thématique idéale pour un romancier. Haine, vengeance et trahison sont autant de ressorts dramatiques susceptibles de fabriquer une bonne trame. Il permet surtout à l'écrivain de dire sa hantise de l'impuissance créatrice, sa peur du vide, vide de mots, vide d'être.


2 - En volant l'autre, je me perds : parole de plagiaire
Le plagiaire cherche à compenser par le recopiage un vide de mots. Fatal pis-aller, car le mot n'est pas un ectoplasme ; il semble au contraire présenter les propriétés du greffon. Une fois transplanté dans l'oeuvre réceptrice, le mot transmet sa propre particularité, qui lui vient de son authentique propriétaire. Pour éviter le rejet, l'auteur plagiaire ne peut, en définitive, que se soumettre au corps étranger, perdant ainsi une partie de sa propre identité. Le superbe roman d'Henri Troyat, Le Mort saisit le vif (Librairie Plon, 1942), décrit tragiquement cette fatalité de l'aliénation par le plagiat.
Le plagiaire, Jacques Sorbier, est devenu une pitoyable victime, depuis que sa femme, une veuve prénommée Suzanne, lui a proposé de publier sous son nom le manuscrit de son défunt mari :

Si tu le publies sous le nom de Georges, tu auras toute la famille Galard à tes trousses. Il faudra partager les droits d'auteur avec les parents, sans doute leur soumettre les épreuves... (P. 25).

Passés les lourds remords, Jacques accepte de jouer les plagiaires. Le roman obtient un grand succès et le prix Maupassant. Honteux de cette gloire imméritée, Jacques finit par se convaincre de son talent personnel : « Je peux très bien mériter plus tard les éloges que l'on me discerne à tort aujourd'hui. Devenir digne de ceux qui m'admirent ! » Hélas, Nuit noire, son « deuxième » roman écrit celui-là de sa propre main, n'est pas même jugé publiable. Face à son impuissance, il bascule dans une sorte de délire, où il se sent peu à peu envahi par son plagié, Georges Galard, jusqu'à s'habiller avec ses vêtements. Afin de s'approprier le talent de Galard, il cherche à piéger son corps dans le moule de ses vêtements, et à travers son corps, son âme même : « Ainsi, je lui offrais une copie grossière de son corps mortel pour qu'il s'y déposât. Je lui tendais le piège de ma ressemblance. » mais que reste-t-il de Jacques ? « Je n'ose choisir entre sa vie et ma mort. L'un de nous est de trop. Lequel ? » Le doute laisse vite place à une inquiétante certitude :

Tu ne peux pas savoir qu'il s'est glissé en moi à mon insu, qu'il s'est vengé en s'installant en moi, en commandant mon visage, mes gestes !... Tout ce qui est moi véritablement, il le dévore et s'en engraisse. Et je le hais d'être plus fort que moi. Tu crois que je l'ai volé ? Mais, à présent, c'est lui qui me vole ! Il n'y aura bientôt plus de Jacques Sorbier ! (P. 252)

Jacques perd, inexorablement, son identité. Ce roman d'Henri Troyat présente la version moralisante d'une pratique d'écriture délictueuse : le plagiat ne profite pas. Bien au contraire, l'anéantissement suit de près une fausse gloire. Autre leçon rassurante : le talent est identifiable par des éditeurs et un public qui ne s'y trompent pas. Aucune tricherie n'est possible. Pour preuve, le premier roman volé ne permet pas à Jacques Sorbier d'abuser les éditeurs sur la qualité du « deuxième » roman, écrit de sa propre main. Tout finit par retrouver sa juste place, son mérite propre : les morts de se rendormir et les médiocres de s'effacer. Seule trace de l'épisode, un livre dont chacun ignore à jamais l'étrange histoire. Nous en avons peut-être lus de tels.
Pascal Bruckner retrace aussi l'itinéraire d'un plagiaire dans son dernier roman intitulé Les Voleurs de Beauté (Grasset, 1997). « J'abrite en moi un cadavre », avoue Benjamin Tholon à son arrivée aux urgences de l'Hôtel Dieu. Même vide d'identité, hanté par un fantôme étouffant... Tels sont les symptômes du plagianisme !
Après avoir triché sur ses diplômes, après avoir fait le « nègre », puis le faussaire pour le compte d'un éditeur, Tholon est devenu plagiaire à son compte... L'imposteur, pour devenir un écrivain à succès, a mis en place une méthodologie infaillible en sept points, fondée sur la prudence : ne pas voler, grappiller ; « ne plagier que les morts »... Le tout est renforcé par un système d'autojustification qui rend presque moral le délit : je suis un « charognard » qui sauve les classiques du « purgatoire », « mon brigandage était un acte d'amour » ! Hélène finit pourtant par découvrir la supercherie et prétend faire de Benjamin un véritable écrivain. Echec total : « Je suis un être entièrement emprunté », « anéanti par la masse des écrits parus avant moi. »
Au cours d'un périple en Suisse, Hélène et Benjamin se retrouvent prisonniers dans le chalet d'une espèce de Barbe Bleue qui capture les beautés afin d'en inhaler la vitalité. Le Steiner en question propose alors un terrible marché à Benjamin :

Vous nous cédez Hélène, nous l'enfermons et vous avez le droit de l'inhaler, d'absorber sa formidable vitalité, vous qui en manquez tant. (P. 263)

Après son bain de jouvence, Benjamin reprend sa liberté, mais le voici peu à peu envahi par un spasme douloureux qui le défigure :

C'était sa vengeance. Elle me rattrapait en déteignant sur moi, surgissant du plus intime pour me déposséder. (...) Je me l'étais incorporée en la respirant, sa figure se superposait à la mienne. (P. 273)

Juste châtiment pour un plagiaire ! On croirait relire Troyat... La dépossession tragique de soi-même est là aussi représentée dans sa dimension physique et charnelle, symbolisant le vide verbal du plagiaire.


3 - Ai-je jamais rien écrit de moi ? : question d'un écrivain à lui-même
Plagié et plagiaire sont les deux faces opposées de l'écrivain, confronté à la peur de l'échec et à l'obsession de la reconnaissance. Où l'on attendait l'opposition des points de vue, apparaît, au contraire, le portrait doublé d'une victime. Une nouvelle de Stephen King, intitulé Vue imprenable sur jardin secret, récapitule au sein d'un même personnage ces deux tendances de l'écrivain qui en font tantôt un plagié, tantôt un plagiaire. Le thème du dédoublement, déjà mis à profit dans Le Mort saisit le vif et dans Les Voleurs de beauté, prend ici une dimension fantastique. L'écrivain, à la fois coupable et victime, débiteur et créditeur, pousse jusqu'à la folie l'insoutenable ambiguïté.
Restituons tout d'abord, pour plus de clarté, le fil de l'histoire : Morton Rainey, auteur de romans à succès, reçoit un jour la visite d'un inconnu qui l'accuse de plagiat. Dans le manuscrit qu'il lui soumet, il reconnaît effectivement, mot pour mot, le texte d'une de ses nouvelles intitulée Sowing season. Seuls le titre, Vue imprenable sur jardin secret, et la fin varient. Pris d'un sentiment de culpabilité inexplicable, il comprend alors qu'inconsciemment, il s'attendait, un jour ou l'autre, à cette accusation, même si les dates de parution des deux originaux confirme l'antériorité de son manuscrit. Il n'empêche que Shooter se fait de plus en plus menaçant. Morton se sent progressivement envahi par un sentiment de persécution. Alerté par un bruit, il saisit un tisonnier pour en finir avec son accusateur. Mais c'est sa propre image qu'il détruit dans un miroir. Et, comme si Shooter était l'intime témoin de la faiblesse morale de son prétendu plagiaire, il lui fait part au téléphone d'une nouvelle exigence : il devra écrire une histoire pour lui, afin de se racheter de son plagiat.
Peu après, Morton découvre le cadavre de son ami Greg Castairs, assassiné avec ses propres outils. A ce moment-là, sa raison bascule. Il se retrouve seul, face à ses fantômes. Car, un jour, il a vraiment plagié quelqu'un, John Kintner, du temps où il était étudiant avec lui en cours d'écriture créatrice. Et la faute, enfouie, remonte maintenant à sa conscience. En examinant de plus près le manuscrit de Shooter, il découvre qu'il a été tapé sur sa propre machine à écrire. Sans plus de doute, la sinistre vérité s'impose : John Shooter est une invention de son esprit malade. Morton s'est totalement identifié à ce personnage imaginaire, esprit vengeur de Kintner...
Pourtant, Amy ne croit pas entièrement à la folie de son ex-mari. Elle y voit plutôt le signe de la grandeur créatrice :

Ce que je crois, c'est que John Shooter a existé, reprit-elle. Ce que je crois, c'est qu'il a été la plus grande création de Morton -un personnage tellement criant de vérité qu'il est devenu bien réel. (P. 563)

L'ingénieux roman de Stephen King met en scène les obsessions de l'écrivain, concrétisées par le crime et le fantôme. Le plagiat en est le thème carrefour : parvenu dans sa vie d'écrivain à un moment de doute, Morton subit un blocage d'écriture ; face à son impuissance créatrice, le voici qui se ronge d'un terrible sentiment de culpabilité : n'a-t-il jamais rien écrit de lui-même ? Selon sa conception de l'écriture, il s'est d'ailleurs toujours assimilé à un voleur.

Les gens lui demandaient parfois d'où il sortait ses idées ; la question avait beau avoir le don de le faire ricaner, il se sentait vaguement honteux, vaguement mystificateur. On aurait dit qu'ils croyaient à l'existence d'une vaste Décharge Centrale des Idées (...) et qu'il disposait d'une carte secrète lui permettant d'y aller et d'en revenir. (P. 378)

L'auto-persuasion de plagiat ne fait que traduire l'écrasante humiliation de l'écrivain, confronté au doute et fatalement incapable d'apporter la moindre preuve de son talent authentique. Débiteur insolvable, l'auteur se laisse submerger par le doute, prêt à abdiquer son identité d'écrivain. Il manifeste sa peur de l'origine, jusqu'à remettre en cause sa propre capacité à écrire et jusqu'à se persuader d'être un plagiaire ; n'est-ce pas la hantise de Jacques-Adolphe, le héros du roman de Jacques Chessex intitulé L'Imitation (Grasset, 1997) ? Admirateur éperdu de Benjamin Constant, ce pâle écrivain n'est plus qu'un substitut du maître :

Je réfléchissais sur ma ressemblance avec vous, qui parfois me dictez ma conduite et parfois m'empêchez de vivre, s'il faut qu'en toute circonstance une loi rive mon regard sur vous. D'où vient cette aimantation ? (P. 100)


4 - La littérature comme plagiat : universelle et éternellement recommencée...
Comment déjouer la hantise du plagiat ? Dans une nouvelle intitulée Pierre Ménard, auteur du Quichotte, extraite du recueil Fictions, Jorge Luis Borges met en scène un écrivain imaginaire, nîmois du XXe siècle, qui lance un étrange défi à la littérature : avec une audace jamais égalée, il décide de réécrire le Quichotte de Cervantes. Mais cette réécriture est complètement sublimée, puisque Ménard prétend aboutir à la même oeuvre, en utilisant les mêmes moyens que ceux utilisés par Cervantes quelques siècles auparavant : même langue, même religion, mêmes expériences que son prédécesseur :

La méthode initiale qu'il imaginait était relativement simple. Bien connaître l'espagnol, retrouver la foi catholique, guerroyer contre les Maures ou contre le Turc. Oublier l'histoire de l'Europe entre les années 1602 et 1918, être Miguel Cervantes. (P. 46)

Partant d'une identification parfaite à l'auteur, Ménard entreprend de rejoindre son oeuvre, selon un déterminisme qui ne laisse aucune place au hasard littéraire. Comme si l'oeuvre était une nécessité, déterminée par l'ensemble des caractéristiques de son auteur.
Etrange auteur que celui qui considère la littérature sous l'angle des moyens utilisés -la beauté du geste !-, au mépris du résultat final, une oeuvre déjà écrite. Mais prendre pour un plagiat cet acte d'écriture héroïque relèverait du contresens. Effectivement, si Ménard reconnaît avoir lu le Quichotte à l'âge de douze ou treize ans, il ne se considère pas moins comme le véritable auteur de ce nouveau Quichotte dont il réussit à recomposer les chapitres IX, XXXVIII et un fragment du chapitre XXII :

Mon souvenir général du Quichotte, simplifié par l'oubli et l'indifférence, peut très bien être équivalent à la vague image antérieure d'un livre non écrit. (P. 48)

Il ne s'agit donc nullement de recopier, mais bel et bien d'écrire une oeuvre verbalement identique, en réalité plus subtile, plus riche. Même, s'il fallait décerner à l'un ou l'autre le prix du mérite, Ménard l'emporterait sur Cervantes :

Mon complaisant précurseur (...) ne repoussa pas la collaboration du hasard : il composait l'oeuvre immortelle un peu à la diable, entraîné par la force d'inertie du langage et de l'invention. Moi, j'ai contracté le mystérieux devoir de reconstituer littéralement son oeuvre spontanée.

Plus qu'une supercherie ou un canular, cette nouvelle de Fictions révèle une certaine conception de l'oeuvre littéraire, à jamais inséparable de son contexte spatio-temporel. Par le simple fait du décalage chronologique, toute oeuvre, même recopiée, est oeuvre nouvelle, porteur d'un nouveau sens. Fi au plagiat ! On peut alors s'interroger sur ce qui fait la valeur d'une oeuvre d'art. Est-ce l'interprétation qu'on en donne -mais tout le mérite revient au lecteur- ou les moyens d'y parvenir, son sens intentionnel ?
Puisque l'histoire de l'oeuvre semble si décisive de son contenu, précisons l'origine probable de cette singulière nouvelle. Dans sa biographie de Borges, Monegal suppose que Borges trouva l'idée de son Ménard en lisant les Promenades littéraires (1912) de Rémy de Gourmont. Un article de ces Promenades littéraires est consacré à « Louis Ménard, un païen mystique », inventeur du collodion, peintre de l'école de Barbizon et poète. Le dit poète, brillant amateur de parodie, « tenta de réécrire certaines des pièces perdues des tragiques grecs, et s'essaya même à une version du Prométhée délivré d'Eschyle (oeuvre perdue), qu'il écrivit en français pour la commodité de ses lecteurs, bien qu'il eût préféré (selon de Gourmont) se servir du véritable grec d'Eschyle ». Nous voilà proches du Pierre Ménard de Borges. D'autant que cet original affectionnait, lui aussi, la lecture anachronique des classiques, comme le raconte de Gourmont : « Quand il lisait Homère, il pensait à Shakespeare, plaçait Hélène devant les yeux égarés de Hamlet, et imaginait la plaintive Desdémone aux pieds d'Achille. » De Louis le vrai à Pierre le fictif, il y eut le pas de Borges, franchi à la faveur d'une réminiscence créatrice : « Le Ménard de de Gourmont fut sans doute la petite semence qui, avec l'aide de nombreux autres écrivains (Mallarmé, Valéry, Unamuno, peut-être Larreta, et bien sûr Carlyle et De Quincey), devint finalement le Ménard de Borges. » Voilà retracé le processus de création littéraire par ingestion et ricochets, si caractéristique de l'écriture borgésienne.
Il faut voir dans la nouvelle intitulée Pierre Ménard, auteur du Quichotte une démonstration caricaturale et provocatrice de ce qu'est la littérature : « Vaste création anonyme où chaque auteur n'est que l'incarnation fortuite d'un Esprit intemporel et impersonnel. » La notion d'auteur est périmée. Qu'en advient-il de celle de plagiat qui n'a de sens qu'au regard d'une signature, signature volée ?
Au cours du XIXe siècle allemand, Jean-Paul, le romancier, donna une biographie imaginaire, celle de Gotthelf Fibel, auteur d'un abécédaire saxon, un alphabet totalement nouveau pour les enfants. On constate avec intérêt les affinités que présente cette oeuvre d'un préromantique avec la nouvelle de Borges : un même ton, l'humour ; un même parti pris, la glorification faussement naïve d'un écrivain imaginaire ; enfin, la même prétention à l'universalité d'une écriture à la fois unique et répétitive. Le narrateur de La Vie de Fibel décide donc d'écrire la biographie du glorieux auteur d'un abécédaire. Son but est de démontrer « historiquement » que le fameux ouvrage est bien de Fibel. La signature, autrement dit la recherche de l'authenticité, constitue donc le thème clé du roman ; mais, le narrateur biographe et le personnage principal de ce roman sont en fait des plagiaires. De quoi tourner en dérision l'objectif initial du narrateur !
Au cours de séjours dits scientifiques, celui-ci se met en quête de manuscrits et d'imprimés de Fibel. L'idée lui vient d'explorer les boutiques des commerçants, bibliothèque inépuisable d'emballages de toutes sortes et de feuilles détachées, plus fréquemment achetées que lues. Miraculeusement, dans cette vaste décharge de la littérature, le narrateur découvre qu'une biographie de Fibel existe déjà ! Reste à en retrouver le contenu parmi les emballages de toutes sortes : « Je voulais rassembler les découpures de papier biographiques qui m'étaient nécessaires et les coller adroitement ensemble. » Et le voici devenu plagiaire ! Ce que l'on apprend un peu plus loin, c'est que le premier biographe de Fibel, son ami imprimeur dans la vie, a lui-même recouru au collage...
L'écrivain Jean-Paul livre ainsi une caricature de sa vision de la littérature, fondée sur la transgression, l'hybridation des genres et l'excentricité d'un plagiat pratiqué sans vergogne :

J'étais si (...) abondamment approvisionné en allume-pipes, housses de chaises, cerfs-volants, et d'autres feuilles volantes de la vie de Fibel (et plus d'un de ces chiffons de papier était gros d'un chapitre) que ma corporation m'apportait chaque jour, que je pus commencer immédiatement, en intitulant mes chapitres selon la nature des matériaux qui m'arrivaient (...). (P. 56)

La notion d'auteur s'étend généreusement à toute l'équipe du narrateur. L'auteur se dilue en quelque sorte dans son oeuvre, tantôt s'effaçant derrière ses collecteurs, tantôt se dédoublant avec son plagié : « Je poursuis donc avec Pelz, poursuivant lui-même »... La biographie de Pelz, mise en abîme dans l'oeuvre du narrateur renvoie l'image d'un Fibel couvert de gloire et acculé, pour prolonger sa gloire, à se faire plagiaire ! En effet, admiré pour son abécédaire, Fibel se trouve bientôt à cours d'inspiration et incapable de répondre à la demande du public. Son fidèle imprimeur et biographe, Pelz, inquiet d'être bientôt renvoyé faute de travail, le presse alors de publier sous son nom des oeuvres anonymes. mais Jean-Paul, à travers son narrateur, prend soin de disculper Fibel l'imposteur. Aux littérateurs de toutes sortes, il adresse ce bréviaire de l'écrivain potentiel :

Du reste, un observateur impartial reconnaîtra que nous ne procédons pas comme Fibel, mais, presque tous, de façon pire, car non contents d'inscrire notre nom sur des pensées anonymes d'un seul auteur, nous nous approprions celles de milliers d'individus, d'époques et de bibliothèques entières, en prétextant « notre savante culture », et nous volons ainsi jusqu'aux plagiaires. (P. 206)

Tous plagiaires ! Et Fibel absous... Pour le « co-biographe de Pelz », comme il se nomme lui-même, seule compte la diffusion, à l'échelle universelle, des mérites du grand Fibel. Le « monde » est convoqué pour entendre cet hommage à l'inventeur de l'abécédaire, Fibel le plagiaire. On le voit, ce roman est hautement symbolique.

C'est que pour Borges, comme pour Valéry, l'auteur d'une oeuvre ne détient et n'exerce sur elle aucun privilège, qu'elle appartient dès sa naissance (et peut-être avant) au domaine public, et ne vit que de ses relations innombrables avec les autres oeuvres dans l'espace sans frontières de la lecture. Aucune oeuvre n'est originale, (...) mais toute oeuvre est universelle.

Une certaine conception de la littérature n'autorise guère l'esprit « propriétaire ». Les livres appartiennent à ceux qui les lisent. Voilà tout de même une belle utopie qui risque de se heurter à certains auteurs, moins idéalistes, et surtout au juge... Au terme de cette phase d'observation qui nous a montré les écrivains face au plagiat -leurs pratiques, leurs jugements et leur analyse psychologique du phénomène-, il est temps d'examiner dans quelle mesure l'analyse juridique délimite la contrefaçon, doublet du plagiat.

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